L’agriculture bio victime de son succès

Le problème est récurrent dans un peu toutes les grandes régions agricoles. Le nombre de conversions à l’agrobiologie est tel que le budget complémentaire pour les aides au basculement ne suit plus. Le problème s’est déjà rencontré en Normandie aussi bien qu’en Bretagne. Il faut donc envisager une autre vision, plus dynamique. 

Le nombre d’exploitations et d’hectares à convertir est considérable

C’est 20 exploitations par jour en France qui font la bascule. La France, c’est 30 millions d’hectares cultivés, quand tout le monde aura fait la bascule, ça signifie que le budget total aura représenté 3 milliards, en plus du budget habituel.

C’est la raison pour laquelle l’Etat devrait budgétiser l’effort nécessaire une fois pour toutes avec une projection à terme pour accélérer le processus en faisant en sorte que le budget soit disponible à tout moment, sinon le monde agricole va patauger et le dossier va se transformer en patate chaude.

De faire de l’agroécologie une grande cause nationale permettrait de dégager un budget sur un laps de temps raisonnable, par exemple 6 milliards à collecter sur 10 ans, ce qui représenterait 600 millions par an, qui est du même ordre que pour la sécurité routière. La sécurité routière avait en retombées les amendes radars et la baisse des coûts consécutifs à l’accidentologie, ce budget aurait comme retombées la hausse de la valeur ajoutée de la production agricole et la stabilisation du secteur.

Un modèle actuel insoutenable

En réalité l’agriculture n’a jamais autant rapporté qu’aujourd’hui. C’est le modèle qui est en cause, tous ceux qui crient famine pratiquent un modèle désormais insoutenable, qui ne correspond plus au marché. Ils ont des productions que plus personne ne veut et donc sans valeur mais qui ont en plus le tort de coûter cher en termes d’infrastructures et d’intrants.

L’exemple emblématique est la production laitière, littéralement sinistrée d’un point de vue professionnel. Mais il faut analyser de quoi nous parlons et quand nous voyons les producteurs avec leurs grosses machines qui coûtent le prix d’une maison, nous en avons déjà un indice.

Aujourd’hui, la vache laitière du producteur moyen donne (enfin, on lui vole, si vous voulez les végans) de 60’000 à 80’000 kilos de lait par an. Pour celui qui ne connait rien au sujet, ça ne veut pas dire grand-chose, c’est beaucoup et pas grand-chose à la fois. En réalité, une bonne vache laitière « normale » (pas sauvage, hein, ça n’existe pas les vaches à l’état naturel, c’est une invention de l’Homme, comme le cheval, le porc ou le chien) donne 30’000 kilos par an. Par rapport à la vache laitière du producteur standard aujourd’hui, on est à la moitié, voir au tiers de la production.

Il en résulte que la vache capable de donner 80’000 kilos de lait n’est plus une simple « vache », c’est une usine de production laitière dont l’environnement comme ses conditions de vie sont optimisés au maximum. C’est un animal fragile vivant dans la promiscuité d’un environnement d’où elle ne peut s’éloigner. La quantité de lait qu’elle produit est une souffrance pour elle et dans les meilleurs élevages, elle peut se faire traire quand elle veut, à la demande, par un système robotisé. Cette promiscuité l’expose au risque sanitaire, d’autant que son système immunitaire est tourné vers sa production laitière qui, à la base, rappelons-le, est destinée à son veau, à lui apporter la santé. Il lui faut donc des soins attentifs et un protocole d’élevage lui apportant ce qu’il lui faut avec précision et régularité tout au long de sa  vie.

Ce faisant, cet animal qui surproduit du lait ne saurait se contenter de foin et du grain de la ferme. La fabrication d’une telle production de lait nécessite tellement d’énergie qu’il lui faut de l’aliment énergétique, du silo, de la farine industrielle. Finalement, des infrastructures très coûteuses, énormément de travail et d’attention, une alimentation onéreuse, pour produire un lait aux protéines énormes qui font mal à la tête et qui est tout bonnement dégueulasse à boire.

Comme ce lait qui fait mal à la tête est dégueulasse, il ne vaut pas cher, alors, pour compenser, les producteurs en produisent des quantités industrielles. A un point tel que nous nageons, nous baignons dans le lait, ce qui fait encore chuter son prix. Le système maltraite des millions de pauvres bêtes (oui, l’élevage est une maltraitance, surtout à ce niveau de productivité et ce même si la plupart des propriétaires sont des gens empathiques qui font tout ce qu’ils peuvent pour que leurs bêtes soient aussi moins mal que possible) pour produire des quantités faramineuse de produit bas-de-gamme que les industriels achètent à vil prix en se démerdant pour le fourguer quand même à grands coups de recettes plus ou moins merdicimales qui envahissent les rayons des supermarchés dans des gondoles de plusieurs dizaines de mètres exposant des centaines de produits plus ou moins immondes destinés à la masse dont l’acte d’achat est stimulé par de vastes campagnes de pubs innombrables vantant les incalculables qualités des produits laitiers.

Ni plus ni moins que l’hystérie d’une société parfaitement schizophrénique…

Un autre modèle plus avantageux qui attire de plus en plus de monde

De l’autre côté, le modèle plus « paysan », plus traditionnel. La vache laitière ne donne « que » 30’000 kilos par an, mais elle peut paître tranquillement dans la prairie, un petit complément de grain de la ferme pour le plaisir, un simple couvert en infrastructure. Comme elle ne connaît pas la promiscuité et que son organisme ressemble plus à celui d’un gros diesel tranquille sur un chemin vicinal qu’un moteur de F1 à plein rendement sur un circuit en championnat, elle est moins fragile.

Et le lait est infiniment meilleur, il n’a pas cet espèce de « goût de cellules » qui donnent l’impression de boire des billes verruqueuses. Sa protéine est normale, il ne fait pas mal à la tête. L’animal est plus heureux, un point sur lequel le public est désormais sensible. Comme il est produit en moins grande quantité et plus haut-de-gamme, il est plus cher.

Finalement, le producteur « standard » avec sa vache-usine qui fait pleurer sur son sort dans les chaumières pôur produire du lait bas-de-gamme fait des millions de chiffre d’affaires, mais vu le coût de production, il ne s’en sort pas avec ses 260€ la tonne. Alors que le producteur plus paysan, avec son lait de meilleure qualité issu d’une gentille vache heureuse que le public adore fait beaucoup moins de chiffre d’affaires, d’autant que son exploitation sera typiquement beaucoup plus petite. Mais vu ses coûts d’intrants et infrastructurels réduits, il s’en sortira bien mieux grâce à un lait qui se vendra facilement 370€ la tonne, soit plus de 40% plus cher et jusqu’à 425€ s’il est certifié bio.

Et les conséquences sont une production amoindrie, il n’est plus nécessaire de faire de la pub pour fourguer la production de force, les produits sont meilleurs, il y a moins d’animaux surexploités et plus heureux et moins de production agricole a pour rôle de nourrir cette surproduction parfaitement inutile qui pèse aussi bien sur notre moral que sur l’environnement.

C’est valable pour toutes les productions

J’ai parlé du lait, mais il en va de même pour la viande, la grosse vache-usine de réforme donnant une viande absolument immonde que l’on achètera au supermarché avec un arrière-goût de stress dû à la terreur de l’animal à l’abattoir en plus d’une viande nourrie à l’alimentation enrichie dans des conditions de vie totalement contraires aux paramètres biologiques de l’animal. Alors que la bonne vache laitière standard donnera volontiers une viande bien plus acceptable, d’autant que le rythme d’abattage étant plus tranquille, les abattoirs peuvent avoir des pratiques plus respectueuses de l’animal. Et d’un point de vue écologique, les avantages de la diminution du nombre de bêtes consommant des céréales n’est plus quelque chose à démontrer. Tout le monde sait qu’aujourd’hui les trois quarts de la production agricole servent à nourrir le bétail, dont l’humanité se passerait bien pour une bonne part.

Et pour la production strictement végétale, les avantages sont nombreux. Il y a les avantages écologiques évidents par la renonciation aux produits chimiques, ce qui induit également une économie non seulement sur les produits, mais aussi sur le temps passé aux champs, donc moins de carburant, moins d’usure des machines, moins de machines à acquérir et entretenir, moins de risques d’accidents de travail pour l’exploitant et ce alors que le bio ne produit pas forcément moins.

Mais on peut également prendre en compte l’élévation du niveau intellectuel du milieu, l’agriculture bio nécessitant des connaissances plus approfondies de la culture. Un environnement professionnel mieux formé, plus pointu, plus au fait des paramètres naturels, une sanctuarisation du métier qui fait du paysan de plus en plus un détenteur d’un Savoir.

Enfin, comme les cultures sont moins stables, moins prédictibles, puisque plus soumises aux impondérables divers, étant privées de la sécurité relative des intrants chimiques, l’exploitant sera incité à la diversification des cultures plutôt que la monoculture. Autour de chez moi, à perte de vue, du maïs, c’est la première année où grâce à l’alternance obligatoire le paysage varie un peu, mais jusque-là, depuis 80 ans chaque année il était cultivé du maïs. Ce qui a érodé les sols, nécessitait de gorger d’engrais et de traiter, parce que de cultiver toujours la même chose au même endroit revient à engendrer un écosystème favorable aux maladies et ravageurs de la plante. D’alterner les cultures est le premier traitement phytosanitaire. Et la diversification de la culture permet non seulement de se soustraire aux aléas de la production, mais également du marché, parce que jamais la sécheresse ou la pluie ou les ravageurs ne menaceront toutes les récoltes en même temps et jamais les prix ne pourront s’effondrer pour tous les prix en même temps. Et dans un cas comme dans l’autre, si ça devait se produire, nous aurions bien d’autres raisons d’inquiétude.

Un modèle bien plus favorable économiquement

Tout ceci nous mène clairement à un modèle productif agricole bien plus durable écologiquement, avec tous les coûts induits sur la lutte contre la pollution en moins, mais des exploitations plus stables économiquement, des productions plus diversifiées, donc des circuits plus courts, un renforcement du tissu économique local où les exploitations interviennent, par exemple par l’augmentation de l’activité touristique, toujours dans le cadre de la diversification agricole induite, mais également par la progression de la relocalisation grâce aux circuits courts qui se développent. Même dans les supermarchés on trouve plus facilement des produits locaux dans les régions concernées. C’est aussi moins de pollution, donc plus de facilité à atteindre les objectifs écologiques, donc moins de dépenses pour l’Etat. L’emploi agricole est de meilleure qualité, gage de pouvoir d’achat et donc de consommation et les exploitants étant mieux formés ils sont plus ouverts aux nouvelles technologies, industrie du XXIème siècle plus porteuse de valeur ajoutée et donc de croissance.

Ce pourrait également être l’occasion pour l’Etat de se recentrer sur l’un de ses secteurs essentiels de son économie dont la part du PIB est en voie de régression, avec 1.5% du PIB en 2015 contre 6% en 1980. Alors qu’il est également celui susceptible de connaître la plus forte progression très facilement en usant de moyens non conventionnels ne relevant pas de la subvention et donc ne coûtant tout simplement rien à terme en plus d’avoir l’avantage d’être légaux puisque non concurrentiels, il s’agit d’investissement.

Pour plus d’informations sans parti pris, dans toutes les directions, pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants, ce lien, avec le tag « agriculture », touchant aux pesticides aussi bien que l’agrobiologie, l’élevage, la production alimentaire, l’écologie…

 

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