Pour en finir avec la double monnaie

Les conséquences de la double monnaie de Nicolas Dupont-Aignan doivent être explicitées plus clairement. D’autant que l’idée se répand jusqu’à contaminer Marine Lepen, dont on a pu voir toute la mirobolissime magnificence de son intellectualité au cours du débat face à Macron qui bien qu’il ne brillait pas non plus faisait tout-de-même un peu figure de vol au-dessus d’un nid de coucou en comparaison.

Pour résumer brièvement, soit la double monnaie est à parité fixe et alors ruine la banque centrale (autrement dit, l’État), soit elle est à parité variable et alors elle s’effondre et ruine ceux qui en détiennent. Et si la parité est déterminée une fois par an comme le sous-entend Dupont-Aignan, c’est le pompon, parce que qui acceptera le risque de posséder de la monnaie en pensant qu’il est possible que finalement elle ne vaudra rien à la fin de l’année ? De la monnaie comme ça, on y tient comme on tient aux mouches dans sa cuisine.

la « Loi de Gresham » édicte que la « mauvaise monnaie chasse la bonne ». Sachant que dans l’esprit des porteurs de l’idée, la bonne, c’est donc évidemment la monnaie nationale, prétendument favorable au peuple, raison de son introduction. En principe, la Loi de Gresham s’applique aux monnaies « bimétalliques », c’est-à-dire des monnaies où les valeurs inférieures sont en argent (mais aussi en bronze, en cuivre ou même en fer) et les valeurs supérieures en or, la valeur intrinsèque de la pièce étant censément identique à la valeur faciale.

De fait, c’est donc l’Etat qui fixe la valeur des pièces (par leur valeur faciale donc), mais la parité, par nature, est fixée par la valeur des métaux qui la composent où d’autres monnaies ont cours. Aucun Etat n’a le pouvoir de décréter que l’or vaut tant et l’argent tant, puisque, par définition, ces métaux ayant valeur de monnaie en eux-mêmes, c’est l’offre et la demande qui créent cette valeur.

Pour illustrer, il faut par exemple savoir qu’au XVIème siècle l’argent valait beaucoup plus cher en Orient qu’en Occident. Des marchands faisaient donc fortune en achetant des lingots d’argent chez nous qu’ils payaient en or puis allaient les vendre en Orient. Par exemple, trois lingots d’argent valaient un lingot d’or. En Orient, on leur donnait alors trois lingots d’or pour un lingot d’argent… et il suffisait de répéter la chose. Une fois de retour on leur donnait trois lingots d’argent par lingot d’or, c’était plus que rentable et des fortunes proprement colossales se sont constituées en des temps record. Bien plus qu’aujourd’hui avec les plus gigantesques fortunes existantes en proportion, des particuliers étant alors plus riches que la nation, la France, l’Espagne ou l’Italie, où ils vivaient.

Nous n’en sommes plus là et bien qu’il y ait toujours des adeptes de l’étalon-or, généralement des ultralibéraux, on peut dire que c’est tant mieux, la valeur d’une monnaie reposant en contrepartie sur la nation elle-même et donc son peuple étant bien plus crédible et surtout plus équitable. L’étalon-or raréfiant la monnaie, puisqu’il ne peut être émis plus de monnaie qu’il n’existe d’or, ce sont évidemment ceux qui y ont le plus facilement accès qui investissent et s’enrichissent. Sans l’étalon-or, le crédit peut être émis de manière illimitée et c’est la crédibilité du peuple qui fait sa valeur. Ainsi, plus le peuple est dynamique et doué d’initiative et plus il est crédible et donc sa propre source de crédit. Ce qui démocratise l’accès au crédit et donc assouplit l’équilibre des chances en plus d’accélérer le développement sociétal par la multiplication des initiatives financées.

Cette explication est pour illustrer, pas pour polémiquer avec un pro-étalon-or qui me sortira les habituelles arguties sur la pyramide de crédit qui a fait dire à Maurice Allais que « les banques créent la monnaie à partir de rien » dont les anti-tout primaires se gargarisent à tours de bras, la sortant de son contexte et ne comprenant même pas ce que cette phrase signifie, la notion de « pyramide du crédit » leur étant étrangère. Ni même à Jacques Rueff qui lui parlait de la même chose mais à échelon international avec sa « double pyramide du crédit » reposant sur les devises pivot. De même qu’il ne s’agit pas de parler des réserves obligatoires auprès de la banque centrale conformément au Protocole de Bâle qui adosse de fait l’émission de crédit au ratio de création de richesse et donc fait que plus on investit pour créer de la richesse et plus il y a de réserves et plus on peut bénéficier de crédit. Non, on fait SIMPLE, on survole (vous savez, le nid de coucous, tout ça).

Il n’en reste pas moins que si l’étalon-or n’existe plus, l’étalon, désormais, c’est nous. La monnaie vaut ce que nous valons. C’est bête, mais c’est une question de verre à moitié plein ou à moitié vide. On peut soit considérer que nous ne sommes que des unités monétaires visant à créer de la fortune pour les riches, comme on peut le lire souvent, soit que nous sommes une force de développement de notre société dont la monnaie ne fait que matérialiser par une valeur qui nous permet de développer notre société. Dans tous les cas, contrairement aux rumeurs du web, l’argent à 0% émis par les banques centrales, ça n’a jamais existé et ça n’existera jamais. L’argent, ça pousse pas sur les arbres. C’est une valeur et à ce titre il a un coût. Soit on paie des intérêts, soit on paie en inflation, mais l’argent n’est pas gratuit et c’est nous qui sommes les garants de sa valeur. Et plus nous sommes assidûs à lui donner de la valeur et meilleur est notre niveau de vie, qui ne dépend plus dès lors du monarque ou du seigneur. La monnaie libre est tout simplement le reflet de notre liberté.

De facto, ce qui était les métaux précieux hier, aujourd’hui c’est nous. Et s’il n’est pas possible de nous vendre comme des métaux, en revanche notre valeur, c’est possible. La valeur d’un grand peuple étant toujours bien évidemment plus forte que celle d’un petit, même si unitairement le petit peuple devait avoir plus de valeur, l’Euro aura toujours mécaniquement plus de valeur que le Franc, puisque, par définition, son champ d’application est plus vaste, international et sa valeur portée par 500 millions de gens au lieu de 66 millions. Du coup, la « bonne » monnaie, favorable au peuple, le Franc, qui lui permet de lui donner son niveau de vie et tout le tuttim, sera dépréciée par la « mauvaise », celle qui lui fait si mal.

Exemple concret avec l’Argentine ou la monnaie nationale se dévaluant en raison de sa parité avec le dollar, le gouvernement a décidé de couper court à la gabegie en renonçant à cette parité… ce qui a eu pour conséquence que les gens se sont rués sur le dollar, qui lui était accepté partout. Le gouvernement argentin, au plus fort de la crise, a émis une monnaie provisoire, une erreur courante en situation de crise, le Zimbabwe l’a fait, Cuba l’a fait, qui consiste à ce que le gouvernement, ruiné, émette des promesses d’être payé un jour. Comme il est ruiné et que les gens, devenus essentiellement miséreux avec l’inflation entretemps n’ont pas vraiment les moyens d’être son banquier, ils préfèrent la sécurité et vont alors se réfugier dans la monnaie dont ils connaissent la valeur. Tant et si bien que des trafics de monnaie se sont développés. Les argentins les plus mobiles se sont alors mis à aller échanger des pesos argentins contre des dollars américains au Paraguay, qui en a profité pour gaver ses distributeurs frontaliers de dollars et les revendre aux argentins avec une forte commission.

Autrement dit, le peso, la « bonne monnaie », n’avait tout simplement plus cours dans le pays, face au dollar, la « mauvaise monnaie » qui avait prétendûment ruiné le pays. Le dollar étant tellement plus crédible et assuré d’être accepté partout que les gens préféraient le payer 10% au-dessus de sa valeur plutôt que s’en passer. Ce faisant, l’inflation, qui elle est calculée en monnaie nationale, vous savez, la « bonne », explose, parce que les commerçants voyant la monnaie s’effondrer montent les prix pour compenser la valeur qu’elle perdra le temps qu’ils puissent l’utiliser pour payer leurs factures et faire leurs propres achats. Et c’est la spirale infernale de l’inflation, le peuple est ruiné.

Mais là, nous sommes encore dans un système de parité variable en temps réel. L’idée de Dupont-Aignan est encore plus maligne : il s’agit de distribuer des francs contre des euros à tout le monde, de manière à ce que tout le monde puisse faire ses achats en francs… et on fera les comptes à la fin de l’année pour savoir combien valent les francs que vous possédez.

Autant vous dire tout de suite que si l’Etat mettait en place un système pour imposer le Franc, par exemple que vous payez dans un commerce il DOIT vous rendre en francs, perso, j’irais acheter des euros à l’étranger et je les revendrai aussitôt aux français en acceptant leurs francs, moyennant majoration. Francs dont je me débarrasserai aussitôt que possible, sachant que j’en aurai plus que ce que l’on m’avait distribué grâce à ma commission de change au black qui représente rien de moins qu’une dévaluation. Les commerçants n’accepteront alors plus le Franc, puisque le temps qu’ils paient leur facture il aura perdu de la valeur. Si l’inflation est à 12%, ça fait 1% par mois, la TVA se paie tous les trois mois et 3% ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval, d’autant que la marchandise qu’ils vendent, ils l’auront payée en euros, par contre.

Alors, l’Etat va interdire aux commerçants de refuser la monnaie nationale, c’est normal. Il est quand même absurde qu’au pays du Franc, ce dernier ne soit pas accepté. Alors les commerçants vont entrer en résistance : « bonjour, vous avez des salsifis » (je choisis cet exemple, ce n’est pas anodin, c’est parce que le salsifis, ça suffit) ? « Vous payez en francs ou en euros » ? « Je n’ai que des francs » ! « Non, désolé, je n’en ai plus, je devrais bientôt être livré ». On va alors obliger les commerçants à afficher les prix en francs. Les commerçants vont alors afficher des prix plus élevés et il se saura très rapidement qu’il suffit de payer en euros pour que le prix soit plus bas : « puisque c’est vous, Madame Michu, je vous fais un petit 10% »… et donc on ne va quand même pas payer en francs plus cher alors qu’on peut avoir moins cher en euros…

 

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