Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

madame Adonis
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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » jeu. 03 oct. 2019, 17:44

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1952)
Stig DAGERMAN (1923-1954)
Traduit du suédois par Philippe Bouquet


Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.
Qu’ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.

Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche !

Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : par les bouches avides de la gourmandise, de l’autre par l’amertume de l’avarice qui se nourrit d’elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l’orgie et l’ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n’est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d’une excuse : le pardon. L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n’est qu’une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours.

Mais l’humanité n’a que faire d’une consolation en forme de mot d’esprit : elle a besoin d’une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c’est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu’il y parvient.

Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l’éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n’est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n’enrichit que les Suisses !

Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m’entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l’eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n’est une consolation pour le fait que la mort est ce qu’il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu’elle veut nous faire oublier !

Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. Que devient alors mon talent si ce n’est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !

Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n’aie pas peur des lois ! Mais qu’est-ce que ce bon conseil si ce n’est une consolation pour le fait que la liberté n’existe pas – et quelle impitoyable consolation pour celui qui s’avise que l’être humain doit mettre des millions d’années à devenir un lézard !

Pour finir, je peux m’apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l’effet d’une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !

Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites.

Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l’indépendance. On dirait que j’ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d’être un homme libre, et c’est certainement vrai. A la lumière de mes actes, je m’aperçois que toute ma vie semble n’avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m’apporter la liberté m’apporte l’esclavage et les pierres en guise de pain.

Les autres hommes ont d’autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l’employer, de peur de l’avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j’ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.

Mais, venant d’une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s’approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l’heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n’a le droit d’énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s’étioler. Car si ce désir n’existe pas, qu’est-ce qui peut alors exister ?

Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n’a le droit d’exiger de la mer qu’elle porte tous les bateaux, ou du vent qu’il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n’a le droit d’exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n’est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l’on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome.

Ce n’est qu’en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l’éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l’éternité ? Ma vie n’est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n’est pas l’étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n’atteint que les ouvrages avancés de ma vie.

Mais tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.

Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait – mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l’homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L’important est qu’il fasse ce qu’il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.

Je peux même m’affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me libérer de l’idée que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa réalité. Mais je peux réduire à néant la menace qu’elle constitue en me dispensant d’accrocher ma vie à des points d’appui aussi précaires que le temps et la gloire.

Par contre, il n’est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l’oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconnaître, c’est que l’homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l’homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C’est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l’oiseau et que l’animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n’ai rien à opposer que moi-même – mais, d’un autre côté, c’est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n’aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.

Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.

Je connaissais ce texte depuis longtemps et il est dans ma bibliothèque mais je ne sais trop où ? Ce soir j'ai eu besoin de le relire, le voilà sur internet et je le partage avec vous...

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » sam. 05 oct. 2019, 17:36

Elle avait 29 ans... https://fr.wikipedia.org/wiki/ Etty_Hillesum


"Mercredi, 2 heures. – Aujourd’hui, mon cœur a connu plusieurs morts et plusieurs résurrections aussi. De minute en minute, je prends congé et me sens détachée de toutes choses extérieures. Je romps les amarres qui me retiennent encore, je hisse à bord tout ce dont je crois avoir besoin pour entreprendre le voyage. Je suis assise au bord d’un canal paisible, mes jambes pendent le long du mur de pierre et je me demande si, un jour, mon cœur ne sera pas trop las et trop usé pour continuer à voler à son gré avec la liberté de l’oiseau [7]

Etty Hillesum, Lettres de Westerbork. Traduction de Philippe Noble


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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » lun. 21 oct. 2019, 13:54

Arte en programmant L'amant de lady Chatterley à ouvert un chapitre d'histoire qui mérite d 'être plus connu


https://www.arte.tv/fr/videos/085404-00 ... hatterley/




http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLI ... r-l-Italie

Citations de D.H- Lawrence:
"Les hommes modernes s'ennuient parce qu'ils n'éprouvent rien. Et ils n'éprouvent rien parce que l'émerveillement les a quittés. Et quand l'émerveillement quitte un homme, cet homme est mort. Il n'est plus alors qu'un insecte."

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » mar. 22 oct. 2019, 11:23

-aujourd'hui c'est le Yemen, une guerre qui n'en fini pas, des populations affamées

https://www.msn.com/fr-ch/actualite/oth ... ar-AAJa3Bn?

ohttps://fr.wikipedia.org/wiki/Arabie_préislamiquecid=spartanntp

https://www.mondedelabible.com/boutique/reine-de-saba/

https://en.wikipedia.org/wiki/Jacqueline_Pirenne

ouais toute une histoire dont plus personne ne parle, on regarde simplement les yéménites crever...

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » ven. 25 oct. 2019, 21:04

Ces prochaines semaines je crois que c'est Henri Calet qui va bien m'occuper et pour commencer, la première page de La belle lurette

" Je suis un produit d'avant guerre. Je suis né dans un ventre 1900. Mauvais début.
Ils pataugeaient dans le chemin des pauvres, mon père de vingt ans et ma mère, qui devait avoir bien du charme avec sa trentaine; j'en juge d'après les photographie que j'au vues-
Ils se sont rencontrés. Mon père, sur l'instant, se fit tatouer une cœur allégorique, traversé d'une flèche, sois le biceps gauche, parce qu'il était amoureux. Ils se sont mis " à la colle ", c'est l'expression de ce temps, je suis venu, et o est parti tous les trois.
Tas petit de chair molle, oublié au fond d'un tiroir de commode aménagé sommairement en berceau, j'ai fait ma collection d'images. J'ai empli mes yeux vides avec les fleurs du mur; la flamme remuante et plusieurs fois pointue de la lampe à pétrole; les lézardes sinueuses, sombres sur le plafond les grands gris
Bercé dans les grands bras solides, confiant, serré contre une poitrine chaude, j'ai eu les bons jours de la vie dans le vide.
Rien que du chaud,




"«Deux jours avant sa mort, Calet écrira dans son agenda ces mots émouvants : " C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides. Je suis déjà un peu parti, absent. Faites comme si je n’étais pas là. Ma voix ne porte plus très loin. Mourir sans savoir ce qu’est la mort, ni la vie. Il faut se quitter déjà ? Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. »

https://www.bing.com/videos/search?q=La ... &FORM=VIRE

Ce soir 10 novembre 2019 sur Arte à 18h30 un exceptionnel retour sur un concert du grand Jacques, dommage pour ceux qui ont loupé ça car ça aide à vivre…

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » lun. 11 nov. 2019, 21:51

Nina Berberova Nina Nikolaïevna Berberova est une écrivaine et poétesse russe.


"Depuis ma prime jeunesse, je pensais que chacun, en ce monde, a son no mans land, où il est son propre maître. Il y a l'existence apparente, et puis l'autre, inconnue de tous, qui nous appartient sans réserve. Cela ne veut pas dire que l'une est morale et l'autre pas, ou l'une permise, l'autre interdite. Simplement chaque homme, de temps à autre, échappe à tout contrôle, vit dans la liberté et le mystère, seul ou avec quelqu'un, une heure par jour, ou un soir par semaine, ou un jour par mois. [...]

De telles heures ajoutent quelque chose à son existence visible. À moins qu'elles n'aient leur signification propre. Elles peuvent être joie, nécessité ou habitude, en tout cas elles servent à garder une ligne générale. Qui n'a pas usé de ce droit, ou en a été privé par les circonstances, découvrira un jour avec surprise qu'il ne s'est jamais rencontré avec lui-même. " dans Le roseau révolté de Nina Berberova

Publiée par Actes Sud Nina Berberova a été beaucoup lue dans les pays de langue française et sa "biographie" avec ce titre ne passait pas inaperçue, " C'est moi qui souligne ", c'est la Russie qu'elle nous contait…
"Mon passé est là à tout moment et son unique vertu est de donner vie à mon présent."

"Février. Le bruit a couru que Tsvetaïeva s'est pendue à Moscou le 11 août. Notre parole (ou Parole nouvelle ?) en a rendu compte de manière triviale et stupide. En relisant récemment un de ses écrits en prose de Tsvetaïeva, je suis tombée sur un passage où elle raconte que quelqu'un, la voyant de dos, l'avait prise pour Essenine. C'est comme si je les voyais maintenant se balançant au bout de deux cordes semblables, lui à gauche, elle à droite, leurs têtes blondes, aux cheveux de lin coupés au carré, prises dans des noeuds coulants identiques.
On dit q'Etron a été fusillé. Leur fils, qui est membre du parti, est sans doute à la guerre. Comment, dans ces conditions, ne pas se pendre lorsque, de surcroît, l'Allemagne que l'on adore bombarde notre cher Moscou, que les vieux amis, effrayés, se détournent de vous, que les journaux vous harcèlent et qu'il n'y a rien à manger ?

"J'aime la place de la Concorde, d'où l'on découvre une étendue de ciel presque aussi vaste qu'au dessus d'un champ de seigle en Russie ou de maïs au Kansas. J'aime m'attarder sur un petit banc derrière la cathédrale Notre-Dame, là où la Seine coule autour de l'île Saint-Louis et ses belles maisons anciennes. Sur le boulevard Raspail, je m'arrête devant la vitrine d'une charcuterie sans pouvoir en détacher les yeux ; elle me paraît plus somptueuse que n'importe quelle autre vitrine de cette ville. J'ai constamment faim. Je porte des robes de seconde main et de vieilles chaussures ; je n'ai ni parfum, ni soies, ni fourrures, mais rien ne me fait plus envie que ces denrées délicieuses. Derrière la vitrine, une jeune vendeuse bien en chair fait tourner le disque d'un coupe-jambon. Ses lèvres ressemblent à de petites tranches de jambon, ses doigts à des saucissons roses et ses yeux à des olives noires. Vue du dehors, elle finit par se confondre avec les jambonneaux et les côtes de porc, ce qui oblige le client, une fois entré, à la chercher des yeux. Alors elle reprend vie et le disque se remet à tourner, un long couteau aiguisé danse dans sa main, une feuille de papier huilé se glisse sous la saucisse, la flèche de la balance oscille et l'on entend enfin résonner le vacarme familier de la caisse enregistreuse. Si cette caisse n'existait pas, comme la vie serait facile ici-bas !"

" Personnellement, je ne ressens pas le passé comme un "paradis perdu" qui tiendrait son charme davantage de ce qui n'est plus qe de ce qui fut. La mort ne peut jamais être supérieure à la vie. Seule la féroce immanence de l'instant est impérissable car elle contient à la fois le passé, le présent et l'avenir. Je suis prête à sacrifier mes souvenirs les plus chers à cet instant où mon crayon court sur la page et où l'ombre d'un nuage passe sur moi." - toujours dans "C'est moi qui souligne"

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » mer. 13 nov. 2019, 13:43

http://www.alalettre.com/berberova.php


"Berberova va vivre cette existence dans l’indigence matérielle et le luxe intellectuel. A Billancourt elle rencontre le petit peuple russe de l’immigration, aggloméré autour des usines Renault. Et en même temps, avec ces personnages pathétiques ou dérisoires, dépaysés par l’exil, elle découvre les thèmes que paraissait attendre son tempérament de narratrice. Elle entreprend aussitôt de composer de courts récits qui ne seront publiés en France que 68 ans plus tard sous le titre Chroniques de Billancourt.
Brisée par la guerre, lasse de l’indifférence française, n’en pouvant plus de sa vie d’émigrée crève la faim, Berberova en 1950, prend le bateau pour New York. L’Amérique lui fait plutôt bon accueil. Sept ans plus tard, la voici qui enseigne la littérature russe à Yale puis à Princeton, goûte aux plaisirs de l’automobile, sillonne les routes du Missouri.
….Pourtant son œuvre devra attendre encore pour être reconnue. C’est grâce à une traductrice, Lydia Chweitzer, et au flair d’un éditeur qu’en 1985 paraît en France un court roman " l’Accompagnatrice ". Depuis, au rythme de un par an, les éditions Actes Sud publient ses récits composés dans les années 30 et 40. Tous ces romans ont pour protagonistes ces " émigrés déclassés ". Des histoires faites " de gloire, de misère, de folie et de boue ", écrit Nina Berberova à la fin de ses Mémoires. "
Nina Berberova a écrit égalemenf : Le Laquai et la Putain,1986 - Astachev à Paris, 1988 - Le roseau révolté, 1988 - Le mal noir, 1989.
Rosanna Delpiano

"

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » mer. 13 nov. 2019, 15:21

Billancourt où a vécu Nina Berberova… je ne résiste pas à mettre ce texte trouvé sur internet, d'autant plus que j'ai aussi vécu quelques années à Billancourt…

" Billancourt : ce mot évoque à coup sûr les beaux jours de la classe ouvrière, les temps de l'industrialisme triomphant .Il fait référence, géographiquement, à l'implantation des usines Renault dans une banlieue située au sud-ouest de Paris qui s'appelait alors Billancourt. Très demandeuse de main-d'oeuvre au sortir de la première guerre mondiale, l'industrie française recrute ; par ailleurs, le choc de la révolution russe de 1917 fait s'enfuir les « Russes blancs », parmi lesquels des anciens militaires des armées blanches .Certains d'entre eux, à la recherche d'un nouveau foyer, seront recrutés par Renault, dans ses usines de Billancourt.
Les Chroniques de Billancourt ne sont pas une restitution ni une description complète des conditions de travail régnant alors dans l'industrie des années 30 .Rédigées de 1928 à 1934, elles dépeignent l'adaptation des nouveaux migrants à un environnement étranger, leurs efforts pour entretenir des liens communautaires, pour alimenter de vieux rêves déjà nés avant l'exil de leur bien-aimée Russie. La plupart des protagonistes décrits dans ces chroniques résident à l'hôtel le Caprice, type d'établissement hébergeant à bon marché les ouvriers à cette époque. Evoquant le déroulement d'un bal du 14 juillet, l'auteure y rajoute une touche d'ironie à propos du comportement de ses compatriotes : « le complié vestone (prononcé à la russe) pincé à la taille, de couleur bleue ou noire, épousait parfaitement la silhouette cavalière de celui qui le portait .On se sentait tous fiers de croiser un tel complié vestone. »
Toutefois, Nina Berberova ne tombe jamais dans le piège de l'appel trop facile à un folklore exotique ; les personnages décrits souffrent aussi .A propos de Kozlobabine, l'un des membres de cette communauté : « Dieu sait dans quel état il aurait été puisque rien que la vue des lampions l'avait fait pleurer, lui un homme que la vie avait obligé à lutter et quel est, aujourd'hui, l'homme qui n'est pas habitué à lutter dans la vie ? Moi, je n'en connais aucun ! »
Les chroniques sont marquées par l'ironie, sans qu'une douleur sous-jacente à la condition de ces gens, l'exil dans une terre étrangère aux conditions d'accueil très rudimentaires, ne soit jamais complètement absente. « Les années passèrent. Ceux qui avaient été nourris au sein sur la place Nationale furent envoyés à l'école(…) Billancourt changeait, oscillant d'un côté ou de l'autre tel un brin d'herbe entre les mains commerçantes de moussiou Renault.»
La vie de cette communauté, décrite aussi avec tendresse et compassion, pourrait être résumée par une phrase incluse dans la dernière chronique de l'ouvrage : « Telle était notre vie, Billancourt ne croyait pas aux larmes .Par une honnête existence, par notre place en ce monde nous contribuions avec notre travail, nos forces, notre sueur malodorante, notre labeur parfumé d'ail et d'alcool à l'équilibre mondial. »
N'est-ce pas le plus bel hommage que l'on puisse rendre au sort d'un travailleur immigré sur la planète entière ?"

Lien : http://bretstephan.over-blog..

https://www.babelio.com/livres/Berberov ... court/9985

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » jeu. 14 nov. 2019, 10:31

oui, les maisons d'écrivains n'ont plus la cote car maintenant tout doit rapporter y compris la culture… :mrgreen: :mrgreen:

https://www.leberry.fr/epineuil-le-fleu ... 03162.html

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » jeu. 14 nov. 2019, 18:49

et pour continuer un peu avec la Russie :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marina_Tsvetaïeva

Neige, neige
Plus blanche que linge,
Femme lige
Du sort : blanche neige.
Sortilège !
Que suis-je et où vais-je ?
Sortirai-je
Vif de cette terre

Neuve ? Neige,
Plus blanche que page
Neuve neige
Plus blanche que rage
Slave...
Rafale, rafale
Aux mille pétales,
Aux mille coupoles,
Rafale-la-Folle!

Toi une, toi foule,
Toi mille, toi râle,
Rafale-la-Saoule
Rafale-la-Pâle
Débride, dételle,
Désole, détale,
À grands coups de pelle,
À grands coups de balle.

Cavale de flamme,
Fatale Mongole,
Rafale-la-Femme,
Rafale : raffole.
https://www.youtube.com/watch?v=A3qMDqyOmSQ

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » ven. 15 nov. 2019, 23:11

https://www.poemes.co/sylvia-plath.html
"Je voyais les années de ma vie jalonner une route comme des poteaux télégraphiques, reliés les uns aux autres par des fils .
J'en ai compté un, deux, trois, ........dix- Neuf poteaux....mais aprés , les fils dansaient dans le vide, et malgré tous mes efforts, je ne voyais pas un seul poteau aprés le dix- neuvième ....."

C'est en relisant Tsvétaeva que j'ai trouvé le nom de cette poétesse américaine et je crois bien qu'il y a matière à chercher un peu à la connaître mieux.

Un moment de stase dans l'obscurité.
Puis l'irréel écoulement bleu
Des rochers, des horizons.
Lionne de Dieu,
Nous ne faisons plus qu'un,
Pivot de talons, de genoux! -- Le sillon
S'ouvre et va, frère
De l'arc brun de cette nuque
Que je ne peux saisir,
Yeux nègres
Les mûres jettent leurs obscurs
Hameçons --
Gorgées de doux sang noir --
Leurs ombres.
C'est autre chose
Qui m'entraîne fendre l'air --
Cuisses, chevelure ;
Jaillit de mes talons.
Lumineuse
Godiva*, je me dépouille --
Mains mortes, mortelle austérité.
Je deviens
L'écume des blés, un miroitement des vagues.
Le cri de l'enfant
Se fond dans le mur.
Et je
Suis la flèche,
La rosée suicidaire accordée
Comme un seul qui se lance et fonce
Sur cet oeil
Rouge, le chaudron de l'aurore.
Extrait de: 2009, Ariel (Gallimard)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Godiva
lady Godiva, une légende médiévale https://mythologica.fr/medieval/godiva.htm

"C'était un été étrange et étouffant. L'été où ils ont électrocuté les Rosenberg. je ne savais pas ce que je venais faire à New York. Je deviens idiote quand il y a des exécutions. L'idée de l'électrocution me rend malade, et les journaux ne parlaient que de ça. La "Une" en caractères gros comme des boules de loto me sautait aux yeux à chaque carrefour, à chaque bouche de métro fleurant le renfermé et les cacahuètes. Cela ne me concernait pas du tout, mais je ne pouvais m'empêcher de me demander quel effet cela fait de brûler vivant tout le long de ses nerfs.
---dans La cloche de détresse de Sylvia Plathe -- terrifiant… !

"Chez moi le présent c'est pour l'éternité, et l'éternité ça bouge tout le temps, ça fond et ça coule. Cette seconde, c'est la vie. Et quand elle est passée, elle est morte. Mais on ne peut pas recommencer à chaque nouvelles seconde, il faut partir de ce qui est mort. C'est comme les sables mouvants... sans espoir dès le départ. Une histoire ou un tableau peuvent raviver un peu la sensation, mais c'est insuffisant, vraiment insuffisant. Seul le présent est réel, et je sens déjà le poids des siècles qui m'étouffent. Il y a cent ans vivait une jeune fille comme moi je vis aujourd'hui. Et elle est morte. Moi je suis le présent mais je sais que je passerai aussi. Les grands moments, les éclairs brûlants passent comme ils viennent, dans d'incessants sables mouvants. Et moi je ne veux pas mourir. " - dans journaux de 1950 à 1962 Sylvia Plath

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » dim. 17 nov. 2019, 03:42

Emily Dickinson

https://www.youtube.com/watch?v=kys1cT34T9Q

https://www.bing.com/images/search?q=em ... &FORM=IGRE

http://maisons-ecrivains.fr/category/dickinson-emily/


"Un mot est mort quand il est dit
disent certains -
Moi je dis qu'il commence à vivre
De ce jour là. "

"I stepped from plank to plank

So slow and cautiously;

The stars about my head I felt,

About my feet the sea.



I knew not but the next

Would be my final inch,--

This gave me that precarious gait

Some call experience." Emily Dickinson

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » dim. 17 nov. 2019, 09:15

Dunia Miralles

http://www.dunia-miralles.info/livres/inertie/

Oui,il ne faut pas oublier les écrivains de maintenant, tous les artistes qui souvent galèrent avec des revenus de misère. Ella Leffland aux US a pu vivre de sa plume mais ici, en Romandie, qui peut vivre de sa plume ?



--- et je fais quoi maintenant, je continue à parler seule ???

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Re: Le tout et le n'importe quoi de la lecture au jardin

Message par madame Adonis » jeu. 21 nov. 2019, 09:47

Un blog et Yannis Ritsos


"Hypothèque

Il a dit : je crois en la poésie, en l’amour, en la mort,
C’est justement pourquoi je crois en l’immortalité. J’écris un vers,
j’écris le monde ; j’existe ; le monde existe.
Du bout de mon petit doigt coule une rivière.
Le ciel est sept fois bleu. Cette pureté
est encore la première vérité, ma dernière volonté.

Samos, 31.03.69


ΥΠΟΘΗΚΗ

Είπε: Πιστεύω στην ποίηση, στον έρωτα, στο θάνατο,
γι’ αυτό ακριβώς πιστεύω στην αθανασία. Γράφω ένα στίχο,
γράφω τον κόσμο˙ υπάρχω˙ υπάρχει ο κόσμος.
Από την άκρη του μικρού δαχτύλου μου ρέει ένα ποτάμι.
Ο ουρανός είναι εφτά φορές γαλάζιος. Τούτη η καθαρότητα
είναι και πάλι η πρώτη αλήθεια, η τελευταία μου θέληση.

31.IIΙ.69


https://murielecamac.blogspot.com/search/label/Ritsos

Il est des instants étranges, uniques, presque cocasses.
Un homme marche à midi en portant un panier sur sa tête;
le panier lui cache entièrement le visage
comme s’il était sans tête ou déguisé,
portant une tête monstrueuse et sans yeux,
aux yeux innombrables.
Tel autre, qui flâne rêveusement dans le crépuscule,
trébuche quelque part, pousse un juron,
revient sur ses pas, cherche;
— un caillou minuscule; il le soulève; il l’embrasse;
puis il s’inquiète soudain : quelqu’un d’autre a pu le surprendre;
il s’éloigne d’un air coupable.
Une femme met sa main dans sa poche; elle n’y trouve rien;
elle ressort sa main, l’élève, l’observe attentivement :
une main imprégnée de la poussière du vide.
Un garçon de café a refermé sa paume sur une mouche
— il ne la serre pas;
un client l’appelle; il a oublié la mouche;
il desserre sa paume; la mouche s’envole, se pose sur le verre.
Un papier roule dans la rue avec hésitation,
en marquant des temps d’arrêt,
sans attirer l’attention de qui que ce soit, — cela lui plaît.
Pourtant, à chaque instant,
il émet un craquement particulier qui est un démenti;
comme s’il cherchait maintenant
quelque témoin incorruptible de sa marche modeste, mystérieuse.
Et toutes ces choses ont une beauté solitaire, inexplicable,
une peine très profonde venue de nos propres gestes, étrangers et inconnus
— n’est-ce pas?

Yannis Ritsos
Vie







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